La Perralière, Villeurbanne, 2023.
«Le mouvement moderne, et par extension l’invention de la ville moderne, pose la question du logement collectif comme mode de vie, mais aussi comme projet idéologique. Les réflexions menées sur la rationalisation de l’habitat populaire et le fonctionnalisme architectural naissent dans l’entre deux-guerres, mais prennent pleinement leur essor après la Seconde Guerre mondiale.
Extrait du texte de l’exposition « Banlieues chéries » – «une immersion artistique au cœur de l’histoire des banlieues pour dépasser les clichés», présentée du 11 avril au 17 août 2025 au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris.
En France, les grands ensembles ont de multiples visages: la Cité des 4000 (La Courneuve), la Grande Borne (Grigny), les Courtillières (Pantin), le Neuhof (Strasbourg), les Minguettes (Vénissieux), la Perralière (Villeurbanne)…»
Les Mémoires tissées est une création commune de Laure Abouaf, photographe, et Tatiana Bailly, artiste textile, sur le quartier de la Perralière à Villeurbanne (69), réalisée à la suite d’une commande sensible de territoire du Rize – Centre de mémoires et de culture de Villeurbanne.
Le quartier de la Perralière est emblématique d’une période architecturale née des grands ensembles des années 60, incarnant un modèle de société idéalisé.
Laure Abouaf a arpenté ce territoire d’avril à mai 2023, sélectionnant 10 photographies en couleur au format carré, mêlant vues architecturales, rapports aux espaces verts et portraits de dos d’habitants. À partir des tirages photographiques de Laure, Tatiana Bailly a redonné corps aux mémoires par le travail textile, le grattage et la broderie.
Photographies 2023, La Perralière,Villeurbanne




Le territoire : la Perralière
L’essor industriel, de la fin du 19e siècle, entraîne une urbanisation rapide de Villeurbanne qui possède des espaces disponibles. Dès 1880, l’entreprise textile Gillet décide de s’agrandir en s’implantant dans l’actuel quartier de La Perralière (…) pour y construire en 1889, une usine de teinturerie et ses dépendances.
Un langage architectural moderne
Le complexe de la Perralière accueille plus de 1000 logements répartis entre trois barres d’immeubles d’immeubles de 11 étages et de 34 m de haut, ainsi que huit tours de 16 étages et de 47 m de haut. Influencé par le mouvement Moderne, Jean Dubuisson est un architecte fonctionnaliste. Les bâtiments qu’il édifie à la Perralière présentent des volumes géométriques simples et lisses, animés par le tracé de lignes pures. La signature architecturale de Jean Dubuisson est lisible en façade par l’entrecroisement de lignes verticales et horizontales, formant une trame uniforme inspirée du motif écossais employé dans le tissage.
Des espaces de détente et de rencontre
Jean Dubuisson attache un soin particulier à la mise en place de la végétation au sein de ses grands ensembles. Il inscrit, au coeur de son projet, un parc au terrain vallonné, aménagé comme un espace vert naturel avec des arbres librement plantés.
Extraits. Par Sandrine Madjar, historienne de l’art



Sur la dalle de la Perralière, de nombreux espaces marchands et associatifs ont vu le jour. Parmi eux, Tatiana Bailly est allée à la rencontre du C.A.M.S.P. pour déficients visuels de Villeurbanne, ouvert en 1980.
Elle a également exploré les archives sonores du Rize, dont elle a extrait deux phrases issues de témoignages d’anciens élèves d’une école villeurbannaise pour déficients visuels. Ces paroles, empreintes de sens et de mémoire, l’ont conduite à les transcrire en braille, selon une approche tantôt figurative, tantôt abstraite.
Cette démarche s’est enrichie d’une rencontre avec l’association La Miète, qui conçoit du matériel adapté aux personnes déficientes visuelles grâce à son Fab Lab. Ensemble, ces expériences nourrissent une réflexion sur la manière de rendre visible — ou plutôt palpable — la perception du monde lorsqu’elle s’affranchit du regard.





À la Perralière, l’architecture se tisse comme un récit. Conçu par Lods et Dubuisson*, le complexe d’immeubles porte l’empreinte du modernisme : lignes géométriques, structures répétitives, trames inspirées du tissage. Ce langage du motif dialogue avec l’histoire industrielle du site, autrefois occupé par l’usine de teinturerie Gillet, qui a marqué la mémoire ouvrière de Villeurbanne jusqu’en 1966.
Laure Abouaf en prolonge la rigueur et le rythme par la photographie : ses images capturent la structure du lieu comme autant de fils tendus entre hier et aujourd’hui. Tatiana Bailly, elle, réécrit ces surfaces par la matière : l’aiguille y inscrit de nouvelles strates, la broderie devient palimpseste, chaque couture révélant une trace, un souvenir, une histoire enfouie. Entre béton et tissu, modernisme et poésie, Les Mémoires tissées se déploient comme un espace de résonance, où le visible laisse place à une expérience tactile et sensible du réel.
- Deux immeubles sont aujourd’hui labellisés Patrimoine du XXe siècle





